L’ambition 2011 pour l’Oenothèque Alsace : Le Vin d’Alsace sans concession

En développant l’Oenothèque Alsace et son site internet, j’ai toujours voulu défendre l’idée du bon vin d’Alsace comme étant le vin approprié à chaque occasion, et l’idée que la dégustation comparative permettait de sélectionner les meilleurs vins dans chaque catégorie. La recherche permanente de l’excellence n’est pas une quête universelle, et si trente ans en arrière une sélection permettait de séparer les vins franchement mauvais des autres, aujourd’hui, l’absence de défauts majeurs dans les vins mis en bouteille et commercialisés se place sur un autre terrain. Le défaut principal de nombreux vins est simplement leur absence de qualité. Si on enlève certaines cuvées réalisées avec des raisins à l’état sanitaire douteux, le vin d’Alsace médiocre est souvent dilué, moyennement mur, mais reste frais et acidulé, et au final relativement buvable. La piqûre acétique, les fortes réductions et autres oxydations extrêmes sont le résultat de problèmes ponctuels de bouchage, voire de contamination de cave. Il est donc tout à fait probable que le quidam à la recherche d’une bouteille de vin d’Alsace tombera sur un vin certes sans grand intérêt, mais un vin consommable. Pour une frange des consommateurs, plus exigeants dans leur choix de vins, la comparaison est utile car à prix équivalent on trouve des qualités très variables…

Le vin d’Alsace prend des formes aussi diverses que les marchés qu’il vise, et généralement il excelle quand il rencontre un marché qui lui est adapté. Que ce soient les grands vins d’exception produits sur les meilleurs terroirs d’Alsace et vendus à un prix élevé à quelques amateurs très pointus, ou les cuvées génériques parfaitement réalisées et produites dans des quantités qui permettent de les exporter, l’excellence se décline selon plusieurs catégories. Franc, aromatique, acidulé, le vin d’Alsace est un parfait vin de soif quand il est net et léger. Plus minéral, pur et dense, de grande garde, le grand vin d’Alsace sait aussi rejoindre l’élite des grands vins du monde, mais dans les deux cas, les replis sont difficiles. Ainsi un grand cru dilué ne fera pas forcément un bon vin de soif, et un pinot gris vendanges tardives lourd et moyennement net n’a aucune raison d’être considéré « meilleur » qu’un pinot gris générique, sec et léger. Les meilleures maisons savent produire ce savant mélange de cuvées haut de gamme, mais aussi de vins plus simples délicieux à boire jeunes. En produisant grand sur tous les créneaux, elles assurent le succès sur toute la gamme. Le domaine Boxler à Niedermorschwihr est par exemple très connu pour ses rieslings produits sur le grand cru Sommerberg, mais est également un des meilleurs producteurs de pinot blanc d’Alsace. Et s’il existe des dizaines d’autres rieslings grands crus de ce niveau de qualité, seule une poignée de pinots blancs alsaciens égalent ceux qu’il produit d’année en année.

Un de mes objectifs au travers de l’Oenothèque Alsace est de faire aimer le bon vin d’Alsace à ceux qui le dégustent, en les aidant à choisir les bonnes cuvées dans chaque catégorie d’usage, en faisant ressortir les meilleures affaires. En mettant en avant les domaines peu connus qui font de très bons vins pour ceux qui cherchent la nouveauté et des cuvées de volume réduit, mais aussi en mettant en avant tous ceux qui sont engagés dans la production de volumes importants de vin de qualité, condition souvent nécessaire pour pouvoir en faire la promotion à l’export. Aimer le bon vin d’Alsace, c’est donc avant tout choisir le bon vin, sans concession, c’est à dire le meilleur vin adapté à la situation. La question « Quel est le plus grand vin d’Alsace » est une question intéressante quand on peut discuter un verre à la main le samedi soir avec ses amis et refaire le monde autour de quelques bonnes bouteilles. La question « quel est le meilleur pinot blanc 2008 produit à plus de 15000 bouteilles et vendu départ cave moins de 7 euros »  prend un autre intérêt, car c’est sur ce niveau de détail que se situe la concurrence. Pour avoir goûté une bonne cinquantaine de vins dans cette catégorie, je peux rapporter que les différences de qualité sont très grandes. Je suis parfois frustré de lire sur le Web des amateurs raconter comment ils ont bu un riesling grand cru de maison réputée sur une choucroute, pensant qu’étant amateurs de bons vins et dotés d’un budget suffisant, il pouvaient – et devaient - viser haut. Viser haut, oui, mais dans la catégorie adéquate. Ceux qui ont déjà essayé les grands rieslings de terroir sur une choucroute savent que la salinité de ces vins donne un goût métallique aux saucisses… De même, les vendanges tardives et grains nobles ne sont pas les sommets de la qualité, ce sont des mentions définissant des vins souvent moelleux voire liquoreux, qui n’ont pas à être - par leur nature - plus ou moins nobles ou grands que les vins secs.

Le consommateur a des attentes, plus ou moins formatées par les messages dans l’air du temps, et si la qualité des vins est un critère de choix, c’est un critère limité aux capacités de dégustation, et ce n’est pas le seul. De plus en plus de consommateurs  sont autant intéressés par le goût du vin que par ses conditions d’élaboration, par l’image du producteur ou par son niveau de notoriété. Reconnaître cette diversité d’attente c’est se rendre compte que les seuls critères organoleptiques ne sauraient être des critères uniques de choix. Ainsi, l’évaluation des vins est un savant mélange de plusieurs critères, et si chaque consommateur a les siens, l’important est qu’il en soit conscient et ne les mélange pas. Boire un vin réputé produit par un producteur mondialement connu apporte un plaisir intellectuel certain à ceux qui sont sensibles à la notoriété, même si le vin ne se goûte pas mieux que celui de producteurs moins connus. Encore faut-il reconnaître que l’appréciation se fait sur base de la notoriété, et ne pas chercher à démontrer que le vin est gustativement supérieur.

Un autre objectif est également de faire aimer le bon vin d’Alsace aux producteurs. Souvent focalisés sur leur propre production qu’ils dégustent journalièrement, et baignant dans leurs propres messages publicitaires, ils finissent par oublier que leurs clients sont parfois capables d’aller goûter les vins du voisin de village, ou du voisin de rayon chez le caviste ou la grande surface, et n’ont pas qu’une seule source d’approvisionnement en vin d’Alsace. Faire comprendre aux producteurs les différents usages du vin et l’intérêt qu’il peut y avoir à chercher à être le meilleur dans chaque catégorie produite est important à mes yeux, de manière à ce que chaque producteur prenne conscience de la qualité relative de ses vins, relative par rapport à sa gamme, par rapport aux autres producteurs, mais aussi usage par usage. C’est souvent frustrant de se rendre compte qu’un producteur fier d’une de ses cuvées ne sait pas qu’elle se goûte moins bien que celle de tous ses voisins. C’est encore plus frustrant de découvrir de très grands vins produits les bonnes années chez des producteurs possédant de très belles parcelles, et de se rendre copte que le producteur n’st pas conscient de la grandeur de son vin.  A l’heure où nombre de producteurs déposent leurs 6 échantillons pour la dégustation du Grand Guide des Vins de France 2012, je suis une fois de plus attristé de voir les producteurs de très bons sylvaners et pinots blancs génériques me présenter leurs grands crus, vendanges tardives et autres pinot noir fût de chêne souvent sans grand intérêt, au lieu de présenter leur cuvée star dans son appellation, et parfois unique à son niveau de prix et de volume…

Par le biais d’articles, de compte rendus, de dégustations et de repas, j’ai l’objectif d’informer et de donner mon point de vue argumenté par des exemples précis, pour que les producteurs soient conscients du positionnement de ce qu’ils produisent, et les consommateurs de ce qu’ils dégustent. En choisissant « le vin d’Alsace sans concession » comme slogan, l’Oenothèque Alsace va continuer de défricher les vins de région pour répondre à ce double objectif.

Thierry Meyer
L’Oenothèque Alsace, Janvier 2011